Dans les coulisses

de Brune et la Nuit

Entretien avec Violette Saroufim, scénariste/dialoguiste et Estine Coquerelle, illustratrice

Regards croisés

Nous nous sommes rencontrées au hasard des rues et sommes tombées amoureuses du travail de l’une et l’autre. Ensuite, s’en sont suivies de nombreuses conversations sur nos peines et nos chagrins d’amour.
Brune et la Nuit est une autofiction, qui prélève dans le réel tout ce qui nous touche et nous bouleverse.

Pourquoi un roman graphique ?

Estine (dessinatrice) : J’ai adoré le style d’écriture de Violette dès notre première rencontre. J’ai voulu en lire plus, et quelques mois plus tard j’ai découvert son premier scénario de long-métrage. Je l’ai trouvé magique, envoûtant. J’étais très impressionnée par l’usage drôle, tendre et révolté que faisait Violette des mots. C’est pour ça que je lui ai proposé d’écrire un scénario de bande dessinée. 

Violette (scénariste) : Je me suis tout de suite sentie en sécurité dans le regard d’Estine. J’ai trouvé ses illustrations gracieuses, hors-temps. J’avais souvent tendance à porter un regard cynique sur les dialogues sensibles et féminins que j’écrivais. La puissance poétique et la douceur exaltée qu’Estine assume dans son travail m’ont libérée de ce jugement écrasant que je portais sur mes écrits intimes. Estine m’a offert un espace de liberté absolue en me proposant de lui écrire cette bande dessinée.

De l'écriture au dessin

Violette : La légèreté du trait d’Estine et son esthétique flottante, adoucissante m’ont été précieuses dans l’écriture de ce projet. Elles m’ont autorisée à créer des dialogues spontanés, non calculés, où la vérité danse à travers les cases et n’appartient à personne. J’ai pu improviser dans l’écriture et mêler le lyrisme grave à la banalité légère du quotidien. Cette spontanéité charnelle transpire dès les premières planches d’Estine. J’en suis juste ravie.

Estine : J’ai expérimenté avec beaucoup de liberté la mise en scène, le dessin et grâce à Violette et nos allers-retours, j’ai petit à petit affiné le dessin des personnages, leur manière d’être et leur apparence. On est très attentives à la complexité des humains et on essaye de s’approcher au plus près de la réalité tout en conservant un ton fantasque et décalé. Ça a été un travail complexe de rester subtile et nuancée dans l’interprétation du texte, et c’est en ça que le regard de Violette est très précieux pour moi.

scenario

Comment se déroule la création à deux ?

 La création de Brune et la Nuit est une aventure à la fois très collective et très solitaire. Nous faisons constamment en sorte d’accorder nos intentions, nos tempéraments et nos visions au fil des cases. C’est une écoute permanente, une amitié silencieuse qui nous anime depuis des années, où nos sensibilités se superposent pour faire émerger la nuance, la fantaisie, la poésie et le réalisme recherchés dans ce travail. 

Un livre se lit seul, et nous veillons tour à tour sur l’indépendance de chacune, car c’est dans cette mise à distance entre les mots et l’illustration que naît une séquence harmonieuse, et que les dialogues peuvent se fondre et se mettre à vibrer dans le dessin.

Nous faisons aussi énormément d’aller-retours, par écrit et à l’oral, entre l’illustration et l’écriture. Au début de l’aventure, Estine a beaucoup retravaillé ses dessins pour saisir l’intention dans le scénario et dans les dialogues. Mais maintenant qu’elle a affirmé son style, c’est au tour de Violette de retravailler ses mots pour mieux valoriser, affiner ou déjouer les partis-pris visuels d’Estine.

Violette : Je suis attachée à l’idée de laisser Estine découvrir par elle-même le scénario et entamer l’illustration sans aucune intervention de ma part dans un premier temps. Cette liberté me paraît essentielle pour préserver la spontanéité vivante du récit et laisser place à un étonnement, un lieu où l’histoire n’est pas représentée à la lettre, mais vécue intimement par Estine. Nous nous réunissons ensuite avec Estine à son atelier pour échanger et valider les séquences du story board. J’ai rarement eu de retours à lui faire car je suis souvent émerveillée par la poésie, par la précision et par l’élégance de ses interprétations. Et ça me touche de voir le style d’Estine évoluer, de suivre tous ses efforts déployés pour illustrer avec sincérité toutes les émotions que j’ai écrites.
Les rares passages qu’Estine a dû redessiner étaient des scènes de tension entre Brune et Julie, où les dessins me paraissaient parfois trop tendres et peu fidèles aux frustrations exprimées par les deux jeunes femmes.

Pour illustrer ces scènes spécifiques, j’encourage Estine à s’éloigner de son style habituel – doux, éthéré – et à montrer les heurts tels qu’ils sont vécus entre Julie et Brune, sans enfermer leur amitié imparfaite dans une bienveillance angélique et intouchable.

Sans doute par empathie visée avec les personnages illustrés, Estine a aussi pu être dans une interprétation linéaire de leurs failles et de leurs fragilités. Je lui conseille, pour illustrer ces passages, d’être une plus mauvaise élève. De ne pas hésiter à barbouiller les visages des personnages, à les déformer, à dessiner les choses différemment de ce qu’elles apparaissent et fidèlement à la manière dont elles peuvent se lire. Le scénario est empreint d’une fantaisie ironique et j’encourage Estine à en jouer, à amplifier le ridicule des personnages au lieu de le corriger.

Estine : C’est vrai que j’ai parfois été à côté, surtout au début, quand je n’avais pas l’habitude d’interpréter de la fiction. J’ai d’abord eu du mal à cerner Brune et Julie, à inventer leurs expressions du visage, leurs personnalités, leurs gestes. Heureusement, nos rendez-vous réguliers avec Violette, où je lui montrais mon storyboard, ont été très précieux pour faire évoluer l’interprétation du texte et celle des personnages. 

J’ai le sentiment d’avoir approfondi mon regard au contact du sien, et d’avoir gagné en justesse, en finesse aussi dans ma manière de saisir les émotions, de les rythmer et de les mettre en scène. Ce travail à deux a enrichi mon travail d’illustration, et j’ai pu naviguer avec plus d’aisance dans la complexité des états d’âmes des personnages, qui ont pu apparaître tour à tour poétiques, vulnérables ou caricaturaux.

De mon côté, j’ai également guidé Violette dans l’écriture de certains dialogues, ajusté avec elle des tournures de phrases, des références et parfois même des paroles de chanson. Je lui ai à ce titre proposé de remplacer, dans une tirade spécifique du scénario, l’exemple d’un tableau cité de Paul Gauguin par celui d’une artiste femme, Aloïse Corbaz, dont l’histoire résonnait de manière plus poétique avec le romantisme empêché de Brune. J’avais surtout envie de faire exister une autre mémoire artistique dans Brune et la Nuit, en dehors des figures masculines et des imaginaires visuels qu’elles ont parfois imposés.

J’ai aussi accompagné Violette dans la réécriture de scènes entières à la fin du roman graphique, qui traitaient de sujets délicats, qui lui tenaient à cœur, comme la guerre ou le conflit avec l’autorité – comme si ces thèmes étaient encore une matière brûlante, difficile à saisir sans se blesser, et qu’il fallait laisser refroidir pour en faire un geste de création plus juste. Suite à nos échanges, Violette a pu affiner progressivement les dialogues à la fin de l’histoire, et créer des scènes plus subjectives, plus poétiques, avec un style moins frontal que ses propositions initiales. Nous avons chacune joué un rôle d’éditrice, en apportant à l’autre un regard extérieur essentiel.

Quelles sont les difficultés que vous rencontrez dans la création ?

Estine: J’ai exploré différents registres graphiques avant de trouver une patte qui me permette de créer quelque chose de juste et de prenant. J’ai trouvé difficile d’interpréter certains dialogues bruts qui m’étaient proposés avec assez peu de didascalies, car lorsqu’on lit des mots qui ne sont pas les nôtres, il y a une grande palette d’interprétations possibles.

Sur un travail aussi long dans le temps, le style graphique évolue, surtout pour une première BD. Revoir les premières pages est parfois difficile, notamment face aux défauts de certains dessins. J’apprends à être moins perfectionniste pour mener la BD à terme : sinon, ce serait un travail sans fin, et elle deviendrait le rocher de Sisyphe.

 

Violette: La difficulté majeure que je rencontre est liée à la temporalité du récit, qui navigue en permanence entre le monde extérieur et une fantaisie plus poétique, plus rêveuse de ses personnages. J’ai récemment ajouté une nouvelle scène à la fin de l’histoire, liée au contexte géopolitique actuel car je souhaitais que le récit soit aussi une chronique moderne, une photographie de l’époque telle qu’elle n’a cessé d’évoluer depuis la finalisation du scénario en 2024. J’ai commencé l’écriture de Brune et la Nuit en 2019 et mon regard s’est légèrement aiguisé depuis. Ma crainte est de me retrouver en décalage avec moi-même et avec le monde qui m’entoure quand le livre sera publié. 

Violette : C’est la raison pour laquelle je ne cesse de réécrire certaines phrases, certains mots, certains détails pour essayer d’emmener le récit vers une forme d’atemporalité. Plus les dialogues sont fins, irrésolus et poétiques, moins ils risqueront de tomber dans la désuétude.
En écrivant le scénario, je me suis beaucoup inspirée des dialogues de l’auteur belge de bande dessinée Brecht Evens, pour affiner la fragilité drôle et loufoque de certains personnages dans le récit. Son livre Les Rigoles a été un véritable guide pour raconter l’errance. Les romans de Philip Roth que j’ai lus pendant que j’écrivais la BD ont eux aussi joué un rôle précieux. Ils m’ont appris qu’en serrant le cadre dans un contexte intime, le politique viendrait peut-être plus puissamment s’immiscer dans les dialogues. 

Le roman “Le Square” de Marguerite Duras m’a quant à lui autorisée à prendre le temps d’écrire, à chercher l’intrigue et la tension dans la lenteur, au fond des mots. Au-delà du scénario qui reste une matière vivante à modeler, j’ai confiance dans le regard poétique d’Estine, dans sa capacité à valoriser mes mots et à transformer avec beaucoup de charme et de magie des instants du quotidien, voués à ne pas durer. Et j’ai confiance en mon regard d’enfant, qui m’a guidée lors de l’écriture de Brune et la Nuit, et qui lui n’a pas trop évolué depuis le début de cette aventure en 2019 (rires).

Qu'avez-vous appris au fil de cette aventure ?

Estine: Créer une bande dessinée aussi volumineuse implique de passer énormément de temps à dessiner. J’ai pu me rendre compte de mes progrès techniques de semaine en semaine, ça a été presque magique.
J’ai dû trouver des astuces graphiques pour alléger le temps de travail, rythmer et laisser respirer. Sur une des scènes il m’a été impossible de dessiner un décor, car la tension entre les personnages me bousculait trop pour pouvoir dessiner quelque chose d’aussi trivial que des murs, des fenêtres et des meubles. J’ai alors développé une boîte-à-outil graphique constituée d’aplats de noirs, de hachures, et de motifs, afin d’habiller les vides, de renforcer la profondeur, d’amplifier les émotions des personnages et d’enrichir mon dessin à la plume.
Initialement, j’avais le projet de colorier la BD à l’aquarelle, mais n’ayant pas de maison d’édition prête à soutenir ce travail immense, nous avons fait le choix de la réaliser en noir et blanc. Il m’a donc été précieux de m’appuyer sur des références comme Persepolis de Marjane Satrapi, qui m’ont rassurée sur le fait que le noir et blanc peut porter des récits forts et marquants, et peut même renforcer leur puissance narrative et visuelle. Je pense que la lecture de Brune et la Nuit sera aussi bien rythmée par la plume tendre et incisive de Violette que par mes illustrations. L’image n’a pas besoin d’être spectaculaire ou saturée de détails pour être juste : une certaine économie de moyens permet de mieux servir la poésie des mots et de raconter plus librement l’errance.

Violette: J’ai appris la patience. Une page que je pourrais écrire en quelques heures peut demander à Estine des jours de recherche. J’ai attendu plusieurs années avant qu’Estine n’arrive à trouver son style et cette attente n’a pas été facile. J’ai dû apprendre à être plus humble et compréhensive, à respecter aussi le rythme du dessin.
J’ai appris aussi à accepter que certaines cases ne répondent pas parfaitement à mon intention initiale.
C’est parfois dans la frustration qu’un véritable dialogue s’ouvre entre Estine et moi, et qu’on parvient à toucher à une vérité plus vibrante, moins définitive et moins tranchée dans le récit.
Pendant la campagne de levée de fonds, j’ai appris à séparer la promotion du livre du livre en lui-même. Ça a été délicat pour moi à cette période de mêler le langage de l’image, de la communication à celui d’un récit dépourvu de structure narrative, où l’émotion seule fait lieu d’intrigue.
En réécrivant certains passages à la fin de l’histoire, j’ai essayé d’être plus à l’écoute d’Estine, de rendre un hommage discret à son travail doux et aérien. Cet exercice m’a appris à explorer une langue plus insaisissable, plus symbolique dans l’écriture et à libérer ma plume de ses travers cyniques et mordants.